Sceau GODF
Mariane
Livre blanc

Franc-maçonnerie et développement durable, une alliance nécessaire ?

Respectable Loge, Libertas, Orient de Paris, Région 13 Paris 3

Mots Clefs : Développement durableHumanismeMétarécitUniversalisme

En quoi la FM est-elle légitime pour traiter de problèmes sociétaux, développement durable particulièrement ?

Ce texte est le fruit d’une réflexion personnelle et collective en réaction à de nombreuses interpellations de Frères et Sœurs sur le côté « profane » du Développement Durable, risquons-nous pas ainsi de créer une certaine « profanisation » (et profanisation et « profanation » ne sont pas si éloignées) du GODF ? N’y perdons-nous pas de vue que nous sommes avant tout une institution initiatique ? Or, quoi d’initiatique dans cet exposé de problèmes sociétaux ? Et pourtant traiter du sociétal, c’est mettre en avant la part de nous qui s’engage dans la Cité à condition qu’elle le fasse en respectant la méthode maçonnique et en gardant pour axes principaux l’Humanisme et l’universalisme.

Que peut apporter la FM au DD ?

La Franc-maçonnerie peut-elle porter l’humanisme du XXIe siècle, refusant de faire de l’homme « le maître et le possesseur de la nature » comme l’affirmait Descartes ? Loin d’un humanisme arrogant qui laisserait croire que le développement économique, technique et scientifique de ces dernières décennies, donne à l’Homme la maîtrise sur le vivant et les ressources de la planète, loin aussi d’un humanisme qui ne prendrait pas en compte l’Homme partie intégrante de la nature. La question de la domination, qui séparait les hommes entre eux se retrouve dans le regard que nous portons sur la nature, sommée de répondre à toutes nos attentes sans limite aucune. De terre nourricière, la Nature est devenue le lieu de toutes les rapines. C’est bien sûr le fait du libéralisme et de son dévoiement, le capitalisme ; mais c’est aussi le fait de la praxis marxiste, où la nature est là aussi sommée de « fournir » sans tenir compte des conséquences. Si un nouvel humanisme est possible, il doit lier entre elles les questions sociales et environnementales, loin de ce productivisme issu du XXe siècle comme unique repère.

Pour porter haut cette exigence, les FM peuvent utiliser leurs outils et leur méthode -la pratique de la démocratie, de l’écoute respectueuse de l’autre et de ses opinions, pour des échanges véritables conduisant à l’affirmation de notre compréhension face aux grandes mutations systémiques que nous abordons.

La FM peut et doit apporter aussi son symbolisme à cet engagement. Le symbolisme est né de la contemplation des beautés de notre planète : les formes géométriques, les couleurs, la diversité animale y puisent leur force et sont des symboles inscrits à tout jamais dans notre inconscient. Peut-on imaginer qu’ils disparaissent un jour ? Que deviendrait l’homme privé de cette richesse ?

La nature est aussi à l’origine de la notion de Beauté. Là aussi, il s’agit d’une des trois valeurs fondamentales que bous saluons à chacune de nos tenues, au même titre que la Force et la Sagesse. Là aussi, mesure-t-on ce que nous sommes en train de mettre en péril, voire d’avoir déjà perdu ? Les bouleversements sont en effet désormais visibles par tous : changement climatique, perte de biodiversité, raréfaction de l’eau potable, pollutions de l’air, des sols et des mers. C’est à partir de ce que nous sommes, nous FM, de notre histoire, de nos valeurs, de nos contributions à l’évolution de l’Humanité, que nous pouvons être acteurs d’un changement pouvant enrayer cette évolution dévastatrice. La FM qui veut « améliorer l’homme et la société » doit désormais lier chaîne d’union et chaîne du vivant. Le géographe et FM du XIXe siècle, Elisée RECLUS, premier penseur français de la relation de l’homme et de la nature déclarait : « L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même et agissant ». Agir, c’est investir l’avenir sans craindre de le changer ; par leur engagement dans la cité, nos FF et nos SS inventent un nouvel humanisme lié au symbolisme millénaire.

A l’inverse que peut apporter le DD à la FM ?

Il ne faut pas oublier que toute société a besoin d’un métarécit pour se fédérer, c’est-à-dire unir le signifiant des expériences passées pour structurer une légitimité à venir. Or précisément, pour les sociologues, notre époque est caractérisée par un manque de confiance envers les grands récits, tels le Progrès, les Lumières ou l’Emancipation qui ont pourtant constitué la modernité et nous parlent en tant que maçons. Pourtant d’après les sociologues, Alain Touraine en particulier, il n’y a plus de métarécit en Occident ; d’où la dérive des peuples chez les populistes, quelle que soit la diversité de ces derniers qui tentent de faire surgir un nouveau métarécit basé sur le nationalisme, la religion, l’impérialisme d’autrefois. Le DD est à peu prés le seul métarécit où pourrait se reconnaitre l’ensemble de la civilisation occidentale, ce qui explique son succès grandissant auprès des plus jeunes, qui pour certains se jettent avec avidité dans tous les avatars possibles de ce grand projet, parfois sous une formé extrémiste et violente (les ZAD, /XR…). Rejoindre le Grand récit commun d’un Vivant dont nous sommes partie prenante et que nous pourrions protéger fait sens pour les FM, un peu comme le proposait Michel Serres, lorsqu’il parlait du « grand récit unitaire de toutes les sciences » en l’élargissant à la culture et à la philosophie. Une Franc-maçonnerie initiatrice d’une société de concorde universelle héritière d’un Humanisme séculaire qu’il n’est pas question de renier peut s’interroger sur la mutation « de l’Homme au centre de tout » vers un être humain qui serait inscrit dans un ensemble plus élaboré, prônant le respect de l’ensemble du vivant sur toute autre considération économique ou financière ; le vivant étant entendu comme l’ensemble des écosystèmes, donc incluant la faune et la flore. En s’appuyant sur les réflexions individuelles et collectives, nourries par la science, la FM est légitime pour questionner la préservation ou la disparition à terme de la vie sur Terre, sans tomber dans un quelconque catastrophisme. Nous voulons en FF et SS responsables et porteurs de valeurs humanistes universelles extraire de notre travail la matière indispensable à la compréhension de la marche du monde, avec ses excès et ses d é v i a n c e s. Ce qui devrait nous permettre de jeter les bases d’une pensée maçonnique fondée sur la recherche d’un bien-être généralisé de nos semblables et de l’ensemble du vivant.

Ainsi peut être fondé un projet maçonnique ambitieux à la hauteur de nos valeurs et engagements auquel toutes les Loges, toutes les SS, tous les FF sont appelés à participer. Nous considérons ces diverses problématiques comme des incitations à plus de réflexion, à la production de plus d’idées novatrices en provenance de chacun.

Nous, maçons, ne devons pas craindre de réinterroger le sens du progrès. C’est peut-être ce qui nous bloque le plus dans cette voie, nous, FM. Nous avons peur de trahir notre idéal des Lumières en adhérant à la pensée écologiste, de nous renier en quelque sorte, de devenir passéistes en contrevenant à notre foi dans le Progrès. Or c’est tout le contraire du reniement et du passéisme que nous demandent les changements sociétaux qui s’annoncent. La faillite de la société de consommation risque de provoquer de multiples bouleversements sociaux. Nos valeurs humanistes seront certainement mises à mal par ces périodes de grande incertitude. En nous engageant dans la protection du vivant nous exerçons notre devoir de vigilance envers les dérives que ces bouleversements risquent de susciter (protectionnisme, nationalismes et obscurantismes de tous bords…) que nous voyons déjà à l’œuvre. Vous connaissez la célèbre citation de Gramsci qui s’applique si bien ici « le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Car la capacité, voire l’obligation morale, pour des FM responsables et éclairés, d’aider à construire ce nouveau Temple doit être l’objet de tous nos travaux.

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