Sceau GODF
Mariane
Livre blanc

Nos travaux philanthropiques ne doivent-ils pas entrer dans l’ère de l’humanisme écologique ?

Respectable Loge, Union des Rites, Orient de Marseille, Région 15 Provence- Alpes - Corse et Loges de Sardaigne et d'Italie

Mots Clefs : ChangementConscientisationDéveloppement durablePolitiqueVivant

Problématique et contexte

Les termes de la question nous incitent à circonscrire tout d’abord ce qu’est, ou devrait être, l’un de nos objectifs principaux en franc-maçonnerie. L’expression « entreprise philanthropique » lui correspond-t-elle bien ? Interrogeons-nous aussi sur ce postulat : est-on effectivement en train de changer d’ère, pour entrer dans celle de l’humanisme écologique ? Et que voudrait dire « humanisme-écologique », qui semble se placer au carrefour de trois paramètres, l’environnement, l’économie et l’humain, ou à ce que l’on appelle le développement durable ? Soulignons enfin que le sujet est posé à la forme négative : « Nos travaux ne doivent-ils pas entrer dans cette nouvelle ère ? » Le doute semble présent… Est-ce à propos de notre engagement maçonnique, ou à propos de l’importance, voire de la réalité, de ce changement d’ère ?

État des réflexions sur le sujet

La philanthropie doit être comprise ici dans son sens de « l’amour pour ses semblables, ses frères humains » et leur défense, et non dans le sens commun « d’exercice de la bienfaisance ». Le GODF ne laisse aucun doute, puisque ses textes de base définissent la F∴ M∴  comme « une institution essentiellement philosophique, philanthropique et progressive » et se donne entre autre pour travail « l’amélioration matérielle et morale, [le] perfectionnement intellectuel et social de l’humanité ».
Chaque frère travaille naturellement à cette amélioration, à ce perfectionnement. Mais il est vrai qu’on se préoccupe en loge davantage de l’amélioration morale et intellectuelle, et que les questions matérielles et sociales (présentes malgré tout avec le tronc de la veuve ou les actions du frère hospitalier) provoquent rarement des échanges et des prises de parole. Nos travaux sont à la fois des travaux de groupe à la recherche de la lumière, et des travaux individuels pour la découverte de soi-même. Si l’on admet une différence entre ces deux champs, il n’y aurait pour certains aucune urgence à suivre un mouvement tel que celui de l’écologie. La devise de la République et de la F∴ M∴ étant « liberté, égalité, fraternité », où serait sa place ? Seul l’humain est notre sujet d’étude, et d’inquiétude, et non l’économie ou le développement durable. Mais a contrario, dans cette mission philanthropique, ce qui entoure la vie de l’homme, son environnement, ses conditions d’existence même, ne peuvent être occultés. D’autres frères soulignent qu’un maçon devrait donc d’évidence se soucier de cette problématique, dès lors qu’il s’agit d’aller vers le bien de l’humanité. ‌Il n’y aurait malgré tout pas de changement fondamental, de position nouvelle à adopter, car au fond notre objet reste le même, y compris en admettant que nous entrons dans une nouvelle ère. Mais qu’est-ce que l’humanisme ? Un mouvement européen, né pendant la Renaissance, qui se caractérise par un retour aux textes antiques comme modèle de vie, d’écriture et de pensée. Mais aussi une théorie, une doctrine, qui place la personne humaine et son épanouissement au-dessus de toutes les autres valeurs. Se préoccuper de la survie de l’homme et de l’humanité devrait donc avoir pour conséquence le souci de son environnement. Humanisme écologique serait donc une redondance, une tautologie. La plupart de nos frères souligne que nous devrions déjà être en train de livrer ce combat, prioriser la défense absolue de notre environnement naturel. Si nos actions conduisent à l’altération de ce dernier, la conséquence est évidemment délétère pour l’humanité. Il faut tenter de corriger nos actions qui comportent cette part de nocivité pour nous-mêmes. L’écologie serait donc au cœur des préoccupations de l’humaniste, qui doit œuvrer pour la sauvegarde de notre planète, lieu originel de l’apparition de l’espèce humaine, et le lieu capable de l’accueillir. La pensée maçonnique est aussi influencée par les religions monothéistes qui placent l’homme au-dessus du reste du vivant. L’humanisme peut en effet être compris historiquement comme une émancipation de l’homme face au théocentrisme. L’anthropocentrisme assumé en maçonnerie privilégie le travail sur soi-même et sur notre rapport aux autres hommes, mais ne va pas au-delà et ne questionne jamais cette place d’homme au sein du vivant. On peut estimer que le bien de l’humanité passe par son harmonie avec la nature, de la préservation de la biodiversité au respect du vivant sous toutes ses formes et donc des animaux, mais on peut aussi établir une hiérarchie… Question qui n’est pas présente actuellement dans nos travaux, sauf à la marge. Essayer de circonscrire l’expression humanisme-écologique pourrait nous aider. En tant que mouvement politique, le mot écologie est entré dans la sphère politique française dans les années 1970, et a désormais trouvé sa place et sa légitimité. Un point de vue radical semble cependant s’imposer plus récemment, avec des militants plus activistes, s’inscrivant dans des mouvements liés au spécisme, cette idée (ou idéologie ?) qui postule une hiérarchie entre les espèces vivantes, et la supériorité de l’être humain sur les animaux. De virulentes critiques anti-écologiques dénoncent cette position extrême qu’ils perçoivent comme anti-humaniste, la présentant comme un combat défendant le non-humain au détriment de l’humain. Prioriser l’animal ou le végétal au détriment d’humains en détresse (crises sanitaires, politiques ou socio-économiques) leur apparaît indécente. Ces accusations dénotent cependant une généralisation abusive des idées écologiques voire une réelle mauvaise foi. Car à l’inverse, et cette période de COVID-19 nous le rappelle, combien d’excès, de malheurs, de misère et de morts inacceptables sont dues au mépris de la conservation des biens naturels, à la pollution, aux ravages de l’exploitation minière, aux destructions systématiques d’espèces animales annihilant l’équilibre d’un écosystème, à l’utilisation irréfléchie de techniques aux capacités proprement apocalyptiques… Certes, l’homme ne doit pas être oublié dans la défense de la nature et des autres espèces animales, mais l’inverse est vrai aussi : c’est vers l’équilibre qu’il faut donc aller, un équilibre patiemment atteint par la nature elle-même au cours de centaines de milliers d’années, l’apparition de l’homme ayant un peu bousculé  tout cela. Un équilibre que tout frère s’efforce de trouver dans sa vie intérieure et dans son rapport au monde. Au-delà des différentes mouvances écologiques qui se déchirent entres elles dans la sphère politique ou médiatique, il faut donc voir plus loin, aller au-delà des tendances de pensées, pour accepter plus profondément un autre paradigme de ce doit être la société des humains. Si l’on cherche à définir ce que serait un humanisme-écologique, ce serait donc cette synthèse qui réconcilie l’homme libre, démocrate, entrepreneur, conquérant et évidemment laïque et pro-républicain… avec une gestion globale de la nature environnementale et de toutes les richesses végétales, animales et territoriales. Sans les dissocier des conditions sociales et sociétales qui doivent s’adapter à cette nouvelle philosophie sociétale. Plus qu’un mouvement politique, l’humanisme-écologique serait un élément fondamental de la condition humaine et de son avenir… si on tient à en avoir un !

Propositions

S’il faut aller vers un réel engagement écologique, celui-ci ne peut se mener que par tous, au quotidien et dans la durée. Hélas, cet engagement fait cruellement défaut. Manque de conscience, selon certains, paresse d’action pour les autres. L’outil politique et son pragmatisme, peut nous aider. Mais il s’agirait d’aller au-delà de la question politique : la question fondamentale est celle de l’Humanité, mais une Humanité qui doit cohabiter au milieu d’autres formes de vie. L’évolution de l’homme devrait s’appuyer non sur un progrès technique et matériel, symbole de domination et d’exploitation de la nature (de sa mise en servitude), mais sur une amélioration des conditions de vie de l’humanité. La modernité devrait s’appuyer sur toutes les formes de vie, et apporter un modèle de société différent de celui basé sur l’idéologie du progrès matériel. Le véritable humaniste doit comprendre que les vivants, humains et non-humains, tissent une relation interdépendante, une chaîne d’union, et que diminuer les autres vivants revient en définitive à diminuer les humains, leur liberté, leur subsistance, à risquer leur existence même. Il faut prendre conscience qu’on doit renoncer à l’idée de progrès au sens ancien et faire appel à notre capacité d’adaptation. Cette prise de conscience nécessaire n’est pas une idée neuve (on trouve dans le Nouveau testament cette parole de Jésus : « En quoi cela servira l’Homme de dominer le Monde, s’il se perd lui-même ? ») et est déjà largement présente dans certaines parties du monde non occidental, en Asie, en Amérique du Sud… Cela posé, que faire ? Un frère souligne, avec un humour non dénué de réalisme, que d’autres structures que la F∴ M∴ (des ONG, des associations…) s’occupent bien mieux de la question de l’environnement que ce que le GODF pourrait jamais faire. Un autre qu’il faut rester pragmatique, et que seuls les actes concrets priment (ar exemple faire réellement appliquer des lois qui interdisent les produits tueurs d’abeilles…) donc au fond que cette question doit rester dans le monde profane.

Mais pour comprendre que ces actions concrètes sont nécessaires, ne faut-il pas d’abord développer l’esprit critique ? Or c’est ce que nous pratiquons en permanence en loge. Dès lors, pourquoi imaginer faire entrer nos travaux dans une nouvelle ère : n’œuvrons-nous pas déjà à cette tâche ? Ou, au contraire, ne faut-il pas mettre à profit un atout essentiel, à savoir que le GODF étant un lieu où des personnes très différentes se rencontrent, et nombre d’entre elles n’ayant justement pas conscience de la nécessité urgente de stopper la destruction de la planète, ce pourrait être un des lieux aidant justement à faire surgir cette conscience ? Reste à voir comment. Peut-être dans la salle humide, lieu de prolongement de nos travaux ?

Proposition concrète : aborder frontalement et sereinement la question sensible des agapes, qui devraient proposer des repas « bios », plus respectueux de la nature. Comment faire entrer au quotidien la réflexion liée au désordre mondial de la nature provoqué par les actions humaines, tout en posant des questions concrètes (présence de viande ou non, coût du triangle dont on suppose qu’il augmenterait automatiquement, complications du service, etc.). Un exemple simple et concret directement à notre vie maçonnique, où l’on verrait que concilier concrètement des exigences qui semblent contradictoires est difficile. Dans le but d’aider à une prise de conscience allant dans le sens de nos missions, prise de conscience qui pourrait ensuite se prolonger en loge.

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