Sceau GODF
Mariane
Livre blanc

Les Ecoles publiques et nous

Respectable Loge, Les Frères Unis Inséparables, Orient de Paris, Région 12 Paris 2

Mots Clefs : EducationEnseignement généralGODFInstruction publiqueTransmission

La persistance de la pandémie Covid-19 démontre la fragilité de la vie humaine et celle des Républiques. Malgré leurs propres difficultés, les « soignants » aident la République française à affronter l’épreuve. Quant à nous, membres d’un Ordre traditionnel actif sur des terrains politiques, l’emphase de nos prétentions et le flou de nos questions à l’étude n’appellent-ils pas un effort de recentrage ? Ne pouvons-nous pas contribuer davantage, en propre, au bien commun ?

 Mieux vaut parfois un renoncement ou une vraie tristesse qu’un faux espoir ou une satisfaction dérisoire.  Experts et philosophes considèrent qu’il vaut mieux savoir que l’on ne sait pas, plutôt que de croire que l’on sait. Fake-news, insultes et micro-questions sociétales absorbent ou dissipent les énergies. Comment consolider une République affrontée à tant de colères, de nouveautés, de revendications, d’incertitudes et de peurs ? Quel objet assigner aujourd’hui à notre ambition collective, avec nos spécificités de Francs-maçons Grand Orient de France ?

Pour qui a reçu et tenté de transmettre les enseignements de nos rituels, voilà qui est au-delà des chantiers personnels. Pourtant, comprenons-nous tous que la loterie de l’hérédité, les pesanteurs sociologiques et le hasard des rencontres auraient pu faire de chacun de nous un autre ? L’initiation conduit-elle à évaluer chacun (élu, jeune, adversaire) avec de plus en plus de justesse ? Ne serait-il pas suffisant que nous sachions forger (en nous et nos proches) sérénité dans le malheur, modestie dans le bonheur[1] : un juste et solide bon sens ? Justement, un bon jugement importe sur tous les terrains….

Ainsi, nous abordons le terrain politique en admettant que l’influence dont disposaient les FFMM vers 1900-1920 n’est plus là. Notre part dans le processus amenant à négocier sans plus d’affrontements meurtriers l’évolution de la Nouvelle Calédonie n’a-t-elle pas été l’une de nos dernières interventions remarquables ? C’était en 1988. Nos porte-paroles innovèrent : ils s’impliquèrent aux cotés des principaux religieux du pays ! Affichant une certaine communauté de vues, chacun tâcha de son coté d’amener quelques leaders à manifester plus d’humanité. Il aura été judicieux (et républicain) pour les « autorités spirituelles » d’exercer ensemble à Nouméa leur capacité d’apaiser… les esprits !

Dès 1989 cependant trois « voiles islamiques » dans un collège de Créteil agitent soudain nos classes bavardes. Des collégiennes auraient-elles obtenu un Munich de l’Ecole républicaine ? La question a été posée. Nos porte-paroles et bien des Francs-maçons pourtant continué de couvrir d’un voile d’indifférence le problème pour l’instruction publique d’une incohérence croissante des normes scolaires, politiques et socio-culturelles. Ainsi par exemple en 2003, à la question « Comment la Franc-Maçonnerie peut-elle contribuer à faire reconnaître la croyance en Dieu comme un des aspects de la liberté de conscience que proclame et permet la laïcité ?», presque tous les répondeurs du GODF substituèrent une autre « Comment pouvons-nous éradiquer les dernières manifestations publiques d’exercice des libertés concédées aux catholiques depuis la loi de 1905 » [2] 

Les auteurs des grandes lois de la IIIe République étaient soucieux de développer l’instruction publique ; pas de supprimer les religions. Le Rapport Stasi[3]  l’a rappelé en 2003 dans un propos liminaire sur la liberté de conscience. Les garanties des libertés républicaines reposent sur de solides fondations. En particulier grâce aux penseurs du Siècle des Lumières, le savant Condorcet (1743-1794) notamment. Il s’agit, au fond, de protéger les républiques des tentations dictatoriales des riches et des infortunés se méfiant trop les uns des autres. Les Pères fondateurs des Etats Unis d’Amérique conçurent à cette époque et à cet effet une mécanique robuste à la Newton, un système de pouvoirs et de contre-pouvoirs[4] inscrit dans une Constitution.  

Mais est-il une Constitution au monde qui suscite à elle seule un civisme humaniste ? Les contextes (passé militaire, immigrations massives, esclavage…) compliquent le jeu des institutions, car son efficacité présuppose un bon sens judicieux chez des acteurs nombreux. James Madison (1751-1836), que les yankees désignent comme « le philosophe de (leur) Constitution », le savait : « Où que réside le pouvoir réel d’un gouvernement, là se trouve le danger d’oppression. Dans notre système de gouvernement, le pouvoir réel réside dans la majorité. [Aussi c’est] le jugement délibéré et réfléchi du peuple [qui] doit prévaloir, non ses passions ». Bien des hommes d’Etat tentent dans leur pays de faire prévaloir le « jugement délibéré » des citoyens sur leurs passions. N’est-ce pas du même ordre que l’effet recherché par l’observance de nos rituels dans la circulation et le choix de nos paroles ?

En loge et au-dehors, ces efforts pour que confiance mutuelle et jugement éclairé atténuent les colères et les peurs sont salués par les uns mais moqués par les autres. Les surprises heureuses occasionnées par la vie sont nombreuses, mais le travail n’est jamais achevé pour qui veut supprimer les sujets d’indignation. Comment détourner les peuples de leurs « passions tristes » ? Il existe deux gigantesques chantiers à cet effet. Division et diffusion des titres de propriété (entrepreneuriale, foncière, immobilière, …) très au-delà des milieux fortunés, d’une part. D’autre part : allongement et généralisation de l’enseignement général – celui de l’esprit scientifique et des humanités.

C’est sur ce dernier terrain, et plus particulièrement sur celui de l’instruction publique, qu’il nous paraitrait judicieux pour les Francs-maçons du Grand Orient de France de focaliser pour un temps leurs efforts. Pareil recentrage rendrait aujourd’hui particulièrement utile au bien commun notre présence au monde.

Réflexions déjà produites sur le sujet.

Pourquoi donner à « Voir le monde avec des yeux neufs » Loin des tours, des embrouilles et des keufs »[5] ? Trop de personnes s’exprimeraient-elles par des destructions rageuses, des « incivilités » brutales, des peurs infondées ? Beaucoup d’observateurs concernés l’imputent à un effondrement du système d’enseignement français. Nous ne devrions nous montrer ni indifférents ni désemparés.

Le parallèle entre nos ateliers et les écoles républicaines n’est-il pas une évidence ? Qui autrefois en France apprenait à l’école cette sorte de superstition qui fait que l’on n’ose pas dire, écrire ou faire n’importe quoi ?  [6] Les Francs-maçons du Grand Orient de France l’apprennent dans leurs ateliers, s’ils ne le savaient pas déjà en vertu d’une éducation réussie. Et ils exaltent à juste titre le rôle de l’enseignement primaire dispensé par les instituteurs dans la consolidation de la IIIe République. Nous serions bien inspirés d’observer que les réformes des programmes, des horaires et des méthodes d’enseignement procèdent encore de soucis républicains. Citons ainsi les ajustements issus d’enquêtes internationales et récemment apportés aux programmes scolaires de français, mathématiques et enseignement moral et civique pour la rentrée 2018[7] afin de renforcer les savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter, respecter autrui…

Rappelons-nous que dans le secondaire le parti pris de l’enseignement de masse a en France été (presque) gagné en deux générations seulement. Reste que beaucoup parmi nous prennent part aux actions engagées par le monde associatif pour remédier aux faiblesses de l’instruction publique ; faiblesses qui ont donné à d’innombrables bénévoles l’occasion d’intervenir à la demande en milieu scolaire, et pas seulement pour le soutien scolaire. Poursuivons cet effort, et gardons-nous de l’hypocrisie consistant à nier que bien d’autres acteurs contribuent de façon louable et massive à l’éducation et à l’instruction des jeunes dans des établissements d’enseignement privé.

Car la massification a été payée de restrictions des horaires de l’enseignement général et dans la formation des maîtres. Les incohérences dans l’application des réformes ont empêché la prise en compte des comparaisons (entre établissements ou pays comparables[8]) ; elles compliquent pour les acteurs de terrain la multiplication des réussites improbables. Ne pourraient-ils pas contrarier plus efficacement[9] ce que le gouvernement nomme des « séparatismes » et un « ensauvagement » ?

Proposition

Il est important[10] de remédier dans notre pays à ce qui entrave les progrès réalisables dans les (et grâce aux) écoles primaires publiques. En aidant les autorités, les enseignants et les associations à renforcer l’enseignement général (celui du français, des sciences et des humanités) dans le primaire nous aiderions les collèges, les lycées, les universités et la République à se reconsolider. Alors…

 Dans le monde profane, faisons usage dans ce sens des moyens que nous ont permis d’accumuler notre cheminement personnel : intervenons-y comme nous le pouvons, autant que nous le pouvons, Et dans nos ateliers, si Congrès et Convents le veulent bien, attachons-nous à formuler beaucoup de « questions à l’étude » de manière à focaliser nos capacités de réflexion et le porte-parolat de nos représentants sur la transmission des quelques fondamentaux d’une école républicaine : respectueuse des maîtres et de tous les enfants, et par conséquent exigeante de la part de tous.

En exergue

Aidons les autorités, les enseignants et les associations à renforcer l’enseignement général (celui du français, des sciences et des humanités) dans le primaire pour aider les collèges, les lycées, les universités et la République à se reconsolider.

Notes


[1]L’expression est d’A. Comte-Sponville

[2]Voir le recueil 2003 des QEL… et le rapport (répondant à la question posée) de la RL Les FUI 

[3]Du nom du président de la Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République

[4]Cf Richard Hofstadter, The American Political Tradition and the Men who made it, 1948 (Batisseurs d’une tradition, tr.fr.1966, 499pp, Seghers éd.)

[5]Expression d’Abd Al Malik, rappeur, écrivain, réalisateur (cf Camus, l’art de la révolte , p171, 2016, 183pp, Fayard éd.)

[6]Remarque suggérée par J.-M. Muglioni, p75 du n°33, sur l’Education, de la revue Philosophoire (2010, 233pp)

[7]BO du 26 juillet 2018

[8]Chronologie et entretiens dans C. Barjon, Mais qui sont les assassins de l’Ecole (2016, 225pp, R Laffont éd.)

[9]Cf bibliographie d’exemples étrangers de réussites improbables (malgré des difficultés comme la survie des castes en Inde, la coexistence de falashas et de russes en Israël, les quartiers pauvres du Brésil ou des USA…) dans A.-V. Banerjee & Esther Duflo, Repenser la pauvreté,  pp161 sqq  (2012, 427pp, Seuil éd.)

[10]Cf Les préaux de la République, ouvrage collectif dédié à Jacques Muglioni (par des proches tels E. Badinter, R. Debray, C.Kintzler, H.Pena-Ruiz, J. de Romilly, D.Dreyfus…) 1991, 206p, Minerve éd. ; et pour analyser des risques tels que les révoltes du quartier de Watts (Los Angeles, 1965 puis 1992) cf Dialogue en noir et blanc avec James Baldwin ainsi que L’atelier d’écriture de Watts, de Budd Schulberg  (tr.fr. 1997, dans La forêt interdite, 255pp, Rivages éd.)

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