Sceau GODF
Mariane
Livre blanc

Pourquoi et comment prendre son temps ?

Respectable Loge, Les Frères du Mont Laonnois, Orient de Laon, Région 10 Nord - Pas de calais - Picardie et Loges d'Angleterre

Mots Clefs : Bilan de vieConfinementConsommationDéplacement

Problématique, constat, contexte de la contribution

La crise provoquée par la covid-19 a des impacts considérables sur la perception par chacun de ce qu’est la notion de « prendre son temps ». Cette crise sanitaire, sociale, économique, humaine, mondiale, a fait apparaître de nouvelles urgences, des ralentissements, des accélérations. Pour beaucoup, partout dans le monde, ce fut un arrêt brutal d’activités professionnelles, étudiantes, sociales, associatives, scolaires, sportives, récréatives… Pendant le confinement, pour beaucoup du temps a été « offert » selon la perception de certains, ou « subi » pour d’autres. Ce temps offert a pu être positivé par bon nombre de nos concitoyens. « Jouissance de l’apaisement, retour à la nature, redécouverte de fruits frais, de légumes du jardin ».

Un temps nouveau dans sa conception, a été permis dans les milieux professionnels et familiaux, avec une conception inédite de l’organisation du temps professionnel où l’on reste chez soi. Soudain, les libertés d’aller et de venir nous ont été retirées pendant des semaines, ou plutôt libertés réduites au strict nécessaire. La peur de mourir du Covid donna un caractère « acceptable » à cette injonction, pour la majorité de la population. Celles et ceux qui sortent au-dehors, découvrent pour la première fois des rues vides, des boulevards sans circulation automobile.

Le temps du travail est modifié dans ses modalités, avec le télétravail. De nouvelles technologies opérationnelles ont ouvert la faculté de rester dans l’action « collective » professionnelle, associative, artistique, depuis le domicile de chacun. Les groupes virtuels se réunissent, le nombre de visioconférences explose, les distances ne se mesurent plus en kilomètres. On est proche si l’on est connecté. Si on ne l’est pas, on est loin de tout et de tous. Le temps passé ensemble ne nécessite plus de déplacement. Le temps de la liaison informatique, de la connexion avec ses congénères, devient la norme.

Du temps est donné à ceux qui voulaient réaliser des projets jusque-là reportés à plus tard. Le temps sportif, par exemple, a été valorisée pendant le confinement, où les activités physiques etaient autorisées dans le rayon d’un km autour de chez soi.

La crise sanitaire et le confinement ont également été marqués par des accélérations. Urgences politiques, économiques, sanitaires, un enjeu temporel est d’aller vite, pour décider, pour protéger, pour soigner. La vitesse et la réactivité sont très présents pour celles et ceux qui portent les responsabilités collectives de guérir et de sauver la vie. Maintenir une économie capable d’alimenter la société en produits et en services, fut une aubaine pour certains, une catastrophe pour d’autres. Des processus et des habitudes qui structuraient le business de nombreux secteurs économiques, furent interrompus brutalement. L’enjeu de préservation de l’ordre, de la paix, de l’équilibre d’une société basée sur la consommation, les échanges, la circulation de l’argent, est corrélé à cette interruption. On ignore combien de temps tout cela va durer, va coûter en endettement.

Des peines sociales sont occasionnées. Des violences au sein des familles, des personnes cloîtrées dans des appartements exigus, des personnes seules oubliées, des deuils qu’on ne peut pas faire… La crise a révélé à quel point la vie de nos sociétés peut être fragilisée et précarisée. Le virus a parfois déréglé le système de santé, de solidarité, d’hébergement des personnes vulnérables. La concentration et la densité, les habitats de petites tailles, la vie dans les hyper-centres urbains, est soudain devenue invivable. Cette crise a révélé des besoins fondamentaux d’une politique écologique globale, d’un retour à la nature, à l’espace rural, au vélo, à la liberté d’aller, de circuler, de respirer. Cette crise a transformé l’échelle du temps dans nos perceptions.

Réflexions

Le temps de se recentrer, d’apaiser en soi le tumulte intérieur, réinterroger notre conscience, revisiter les enjeux de notre vie, a été donné à celles et ceux qui se demandaient pourquoi vivre à toute allure dans un monde où tout allait vite ? Allons-nous continuer comme cela ? Le moteur d’une économie mondiale, dispendieuse, provoquant de scandaleux gaspillages, va-t-il continuer à produire chaque année plus de 2 milliards de tonnes de déchets solides ? La réappropriation du temps est largement exprimée par les contributeurs de cette réflexion. La dynamique d’action est stoppée soudainement. Engagés dans des obligations de faire, les gens parlaient de leur temps personnel en disant « je n’ai plus une seconde à moi ». Va-t-on reprendre ce rythme-là ?

Nos réflexions ont oscillé entre les deux tendances : « l’après Covid sera diffèrent de l’avant » ou bien « tout recommencera comme avant ».

La première est l’hypothèse du changement de paradigme. La crise a peut-être provoqué un changement de la société dans sa perception de l’espace-temps. Elle aurait généré une distorsion du temps. On peut penser qu’il y avait avant une perte de repères sur les priorités de vie. La crise a peut-être ouvert une nouvelle conscience collective sur le sens de la vie de chacun. L’action est tendue vers des objectifs de réalisation, de développement, d’accroissement des richesses. Prendre son temps a souvent été perçu négativement. Mais en s’approchant de la catastrophe humanitaire mondiale du virus, nombreux sont ceux qui ressentent maintenant une déconnexion entre la valeur du temps et les biens matériels. Le temps est bien plus précieux que nos possessions. La liberté, la rencontre de ses proches, la mobilité, le besoin d’être ensemble… La vie est importante, la joie, le bonheur, l’esprit, l’amour.

Cette crise nous place devant la question de l’inéluctable perspective de notre mort… Combien de temps me reste-t-il à vivre ? A quoi ai-je consacré mon existence jusqu’à présent ?  Pour certains, ce temps disponible du confinement était l’heure d’un bilan de vie. Ce temps a été l’occasion d’accepter que le temps passe, sans maîtriser ce qui se passe autour de nous. L’exercice du lâcher-prise a été difficile pour beaucoup, et finalement révélateur. La faculté de profiter de l’instant a permis de s’attacher au présent sans vouloir planifier l’avenir.

Propositions concrètes

Le temps maçonnique n’est pas le temps profane. En loge, nous travaillons de midi à minuit. Alors, ce livre blanc, qu’il nous appartient de rédiger collectivement, nous amène-t-il à envisager un « après » plus heureux, succédant à un « avant » ? On peut essayer d’entrevoir quelques pistes pour améliorer notre sort temporel. Ces pistes peuvent nous conduire à « rendre du temps » à ceux qui en ont été privés, à donner du temps à ceux qui en ont besoin. Cela pourrait par exemple, prendre la forme d’un crédit temps offert à tout citoyen, qu’il pourrait utiliser comme bon lui semble. Autre proposition concrète, la semaine de 4 jours. La vague de licenciements redoutée fait remettre au goût du jour cette proposition, testée en Allemagne (« Kurzarbeit ») lors de la crise de 2008. L’idée de travailler moins pour licencier moins ne prive pas de ses compétences les entreprises dont l’activité est en baisse. Avec l’amélioration de la productivité, associée à une politique de formation, cette proposition est en corrélation avec la modernisation des modalités de travail. Autre exemple de proposition d’amélioration du sort temporel, l’idée d’une année sabbatique accordée à chaque citoyen, avec un revenu minimum octroyé sans conditions pour un temps limité. Cela s’apparente à de l’utopie, ce sont là des propositions disruptives.

La conscience de l’urgence à préserver la planète et l’environnement devrait pouvoir conduire les sociétés post- Covid à modifier la vision collective de l’espace et du temps. Il s’agirait de mieux répartir l’espace-temps entre les individus et les espèces qui peuplent la terre, en considérant l’enjeu de biodiversité. Quand tout doit aller vite, on ne prend pas le temps de mesurer les impacts de l’action humaine sur l’environnement. De même qu’une « Monétisation » des rejets de carbone dans l’atmosphère a généré l’idée d’une taxe carbone, nous pourrions imaginer un indicateur donnant de la valeur au temps consacré à ralentir la partie néfaste de l’action humaine, celle q u i provoque l’anthropisation des espaces naturels, qui détruit, l’eau et les sols, qui pollue, qui surconsomme l’énergie et les ressources. En matière de mobilité des personnes, aller à pied ou à vélo nécessite du temps pour l’usager, nécessite des réformes, des aménagements, des services, des réseaux, pour les pouvoirs publics. Le débat s’est invité dans les élections municipales 2020, dont le calendrier s’est trouvé imbriqué dans l’épisode du Covid.  Ce débat dit des choses sur le temps que l’on est prêt désormais à consacrer pour les déplacements urbains. Amplifier cette nouvelle dynamique populaire, avec des investissements d’infrastructures et de services destinés aux mobilités actives, est une proposition. Parallèlement la société est peut-être prête à diminuer la place de la voiture dans la ville. Les urbanistes le promeuvent, peut-être sommes-nous à l’aube d’une transformation de nos espaces urbains. Un indicateur donnant de la valeur au temps, pour que l’on puisse le prendre, ce temps, valoriserait le temps consacré à la ressource économisée, gérée de façon raisonnée pour ralentir les impacts des activités humaines, qui mettent en péril l’équilibre de la planète que nous livrons en héritage à nos enfants

Il faut mieux répartir l’espace-temps entre les individus et les espèces qui peuplent la terre et prendre le temps de mesurer les impacts de l’action humaine sur l’environnement.

Temporalité, frugalité, préservation

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