Sceau GODF
Mariane
Livre blanc

L’individu et la société

Respectable Loge, Stella, Orient de Niort, Région 9 Ouest

Mots Clefs : ÉthiqueSollicitudeTransformationUniversalisme

Vers 1350, alors que la peste noire quitte le royaume de France pour aller sévir dans les contrées du Nord et de l’Est de l’Europe, le carme Jean de Venette, dans ses Chroniques latines, fait le constat suivant : alors que tous espéraient une vie meilleure après l’épidémie de peste, en réalité la situation est devenue pire que celle d’avant la maladie.

Si comparaison n’est pas raison, il n’en demeure pas moins – et c’est heureux – que chaque crise, en tant qu’elle est substantiellement transformation (de la normalité, du quotidien, et potentiellement du paradigme courant) appelle une réflexion sur l’après. 670 ans après Jean de Venette, c’est à nous mes Frères que revient ce devoir de la réflexion et de l’anticipation autour de la thématique « L’individu et la société » dans notre Temple, bien plus laïc que carmélite.

Encore une fois il faut nous demander quel sera le produit de cette crise : la société sera-t-elle pire qu’avant ou peut-on espérer une société résolument en marche vers une fraternité universelle ? Les contributions des Frères de l’atelier pointent trois réflexions : la crise comme vecteur d’universalité, la crise comme appel au travail et enfin la crise comme révélateur de la nécessité des valeurs de la Frnac-Maçonnerie.

La crise comme vecteur d’universalité

L’universalité tant recherchée par les Francs-Maçons de tous les pays, la crise nous l’a imposée. Ma voisine Jeannette est malade de la Covid au même titre que Samantha l’Américaine qui elle-même souffre des mêmes symptômes que Myriam l’Algérienne. Fritz le berlinois a peur pour la santé de sa vieille sœur infectée, c’est aussi ce que ressent au même moment Lian à Pékin. Jeannette est une fervente catholique, Myriam est musulmane et voilée, Samantha elle se fiche bien de la religion. Fritz est un écologiste libéral alors que Lian est nationaliste. Pourtant. Pourtant tous se sentent liés les uns aux autres par ce virus au sein d’une communauté universelle foncièrement humaine. Car ce virus est fraternel : il tutoie tout le monde tant il tue toi et toi et toi…

L’universalisme de demain, celui que nous, Frnacs-Maçons, souhaitons voir advenir, et plus encore à travers ce moment dramatique n’est pas donné car il reste à construire. Ce qui est donné c’est un universel sous l’incarnation du corps souffrant. Le corps souffrant agit comme une manière d’être-au-monde, dénudée de ce qui apparaît dès lors comme superflu : foi, nationalité, engagement politique, etc. Le corps souffrant est laïc : il ne s’agit pas de ressusciter les souffrances de la Croix, mais simplement de constater ce qui, terriblement unit les hommes dans un même cri, dans une même angoisse et dans un même destin. Ce qui unit l’humanité aussi dans une même nécessité : prendre soin de l’autre. Tel est l’universel donné dans cette crise ; reste alors à construire l’universalisme qui pourrait en découler.

La crise comme appel au travail

C’est le rôle des crises de passer au tamis de nos choix présents le passé pour en faire un a-venir souhaité. Hier l’égoïsme, les fanatismes, la guerre de tous contre tous ? La crise ne transforme pas cela automatiquement en une grande fraternité universelle, non ; mais en elle réside cette possibilité. C’est ce que les anciens Grecs appelaient le kaïros, c’est-à-dire le « moment opportun ». La crise ne fait rien en elle-même, si ce n’est jouer le rôle d’un catalyseur des consciences, d’aider à former un nouvel égrégore. Mais c’est bien à nous tous, collectivement, d’échanger et de projeter cet a-venir souhaitable à travers un paradigme renouvelé.

Si la fraternité a été si forte pendant ce temps de crise (que l’on pense aux soignants applaudis, à l’entraide entre voisins, etc.) c’est aussi parce que ce moment a révélé au grand jour certaines inégalités et certaines fragilités de nos sociétés : face à ce virus, nos chances de survie ne sont pas les mêmes selon que nous habitons dans un pays riche ou dans un pays pauvre, dans certains Etats, que l’on soit riche ou pauvre même ! La situation est différente si l’on est vieux ou jeune, malade ou bien portant. Nos sociétés doivent donc évoluer vers plus de fraternité, tant ces derniers mois ont montré la force de résilience de cette valeur. La crise met en évidence la nécessaire adaptation de nos sociétés : elles ne sortiront pas entièrement nouvelles de cette épreuve, ni ne resteront tout à fait les mêmes. Il n’y a pas un avant et un après radicaux : il y a un chemin, une transformation nécessaire, une adaptation et donc un travail.

La crise a agi comme une herméneutique des faits sociaux, et notamment celui du travail. Comment interpréter le travail ? Que veut dire travailler bien ? Et même : faut-il travailler ? Oui : faut-il travailler quand cela met en péril la santé de tous ? L’économie prime-t-elle sur la santé ? A l’échelle des nations, ce débat est encore posé aujourd’hui. La crise a permis de penser ou de développer de nouvelles manière de travailler (on pense au télétravail, ou encore aux visio-conférences), et de reconcentrer l’attention sur de nouvelles manières d’être dans la société (le revenu universel n’aurait-il pas été pertinent à la place ou à côté du chômage partiel ?). Margaret Thatcher disait : « La société ça n’existe pas. Il existe un tissu vivant d’hommes et de femmes, et la qualité de nos vies dépend de la disposition de chacun de nous à se prendre en main ». N’en déplaise à la « Dame de fer », cette crise a montré que la société existe et qu’elle est tissée de nombreuses valeurs et faits sociaux que ce moment historique nous permet aujourd’hui d’interroger.

La crise comme révélateur de la nécessité des valeurs de la Franc-Maçonnerie

Alors : comment faire société à nouveau, après avoir été confiné si longtemps loin les uns des autres ? Comment passer du constat d’un universel à la construction de ce nouvel universalisme, et sur la base de quelles valeurs ? L’enjeu n’est pas tant de définir l’Après – bien sûr nous pouvons en donner des pistes, articulées autour des valeurs que nous portons, mais nous ne pourrons pas nous affranchir d’une discussion plus large que celles de nos loges – que de donner à voir, de proposer des éléments de méthode qui font la force de notre travail maçonnique.  Ainsi, plutôt que de définir l’Après, il s’agit de savoir comment le construire. En cela le Franc-Maçon a une responsabilité, celle de son exemplarité. La consommation responsable est un exemple de cette transformation souhaitable et exemplifiée. La surconsommation et ses dégâts existent déjà. La consommation responsable aussi. A nous, Francs-Maçons, de donner l’exemple du travail pour adapter nos sociétés à un « après crise » souhaitable. Ce nouveau livre qu’il nous faut écrire se doit d’être de l’ordre du rituel : c’est-à-dire un moyen de rendre le fictif réel et l’abstrait concret, c’est un livre qui peut transformer le monde. Les gestes barrières sont déjà un rituel et nous y croyons : ce rituel transforme progressivement nos sociétés. Nous, Francs-Maçons, le savons : le rituel permet de fonder des structures extrêmement durables.

Quelles pistes pouvons-nous donner pour envisager l’Après ? Suite au confinement, il faut réapprendre à vivre en société, réapprendre, pour cela, à se contrôler, à reprendre conscience du corps social uni, à refaire confiance à autrui. La question de la liberté est au cœur des préoccupations et il nous faut à nouveau penser l’articulation entre la perte relative et temporaire de celle-ci et la nécessité de sécurité collective. L’égalité, on l’a dit, a été mise à mal par la crise : le virus a d’abord touché les plus précaires car vivant bien souvent dans des logements exigus. La fraternité enfin, si elle a toujours été remarquablement présente en ces temps difficiles, demeure à consolider. Au sein de quel nouveau paradigme pourrons-nous développer ces valeurs fondamentales ? L’universel donné, celui du corps souffrant, appelle peut-être à se pencher plus attentivement, à la suite de la philosophe Carol Gilligan, sur la notion de care, l’éthique de la sollicitude. Il semble que la crise en a donné de nombreux exemples : à nous de la penser et de faire valoir en quoi cette éthique peut intégrer les valeurs fondamentales que nous, Francs-Maçons, avons à cœur de défendre.

En sommes, vous l’avez compris mes Frères, notre réflexion tient en quelques points, qu’il est désormais aisé de résumer : au travers du corps souffrant, la crise nous donne à voir un universel qu’il nous faut transformer en nouvel universalisme. Là est le rôle de notre travail : celui d’une adaptation de notre société à ces nouvelles exigences car la crise n’est pas tant une rupture qu’une transformation. Enfin, l’exemple de nos valeurs mais aussi la mise en œuvre – peut-être –  d’une éthique de la sollicitude peut déjà nous donner à voir les voies et les moyens d’un Après plus fraternel. Dès lors, au travail mes Frères, en suivant les derniers vers que Shakespeare met dans la bouche d’Edgar, à la fin de la Tragédie du roi Lear :

« Au fardeau de ce triste temps nous devons obéir,

Exprimer ce que nous sentons, non ce qu’il faudrait dire. »

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